Un champ textuel miné
par
François Hubert
Le
3 juin 1996
Pour
bien écrire en français, on doit non seulement douter
de tout, mais également s'initier aux dangereuses « mines »
enfouies dans notre champ textuel. Oui, il existe en français
des fautes si difficiles à détecter, parce que subtilement
intégrées au langage soutenu, que notre
texte peut se retrouver miné à divers endroits.
Les fautes ou impropriétés ci-dessous sont parmi
les plus courantes que j'ai relevées dans les textes de sites
Web.
« S'impliquer »
Voilà une mine qui accueille plus d'un faux pas!
Dans le langage familier, le verbe « s'impliquer »
a le sens de « se donner à fond »
(« Ils se sont impliqués dans cette entreprise » Multidictionnaire,
Villers). En dehors de ce contexte, il ne peut être utilisé
à la forme pronominale.
Ainsi, les verbes « s'impliquer », « impliquer »
et « être impliqué » ne peuvent
être employés dans le sens de « s'engager »,
de « faire participer » ou d'« apporter
sa contribution ».
« ième »
Mine de rien, cette toute petite abréviation explose dans un
nombre fou de champs textuels!
« ième » n'est pas une abréviation
à retenir, l'officielle étant « e ».
Ex. : « le XXe siècle »
(plutôt que « XXième siècle »).
La substance fautive de cette mine se serait peut-être formée
au contact de l'adjectif ordinal (« vingtième siècle »)
ou de l'adjectif « énième ». Enfin,
d'autres abréviations sont à déconseiller :
« 1ère »,
« 2ème », « 2è », etc.
Notre
champ textuel peut contenir des mines, mais aussi des obus. Des obus?
Oui, une mine est une faute intégrée à l'usage
soutenu, une peu remarquée ou critiquée, mais un obus
en est une perpétuée par cet usage.
Cet obus rappelle les véritables de la Seconde Guerre :
oubliés, profondément enfouis, mais encore chargés
de substance explosive...
« Dû
à », « corporatif »
L'obus « dû à », construit selon
le modèle anglais due to, est fondu dans le sol textuel
de beaucoup de sites Web. Il faut remplacer cette expression par d'autres
comme « en raison de », « compte tenu
de » ou « à cause de ».
Quant à l'obus « corporatif », un adjectif
signifiant « relatif à une corporation »,
sa charge fautive est produite par l'anglicisme « corporation »
perpétué par les textes législatifs.
Si vous décidez quand même d'utiliser l'expression
« dû à » dans votre texte, vous
ne saurez jamais quand un visiteur vous la fera exploser.
Bravo pour votre site, mais un détail me gêne :
l'expression « dû à » n'est-elle
pas un calque de l'anglais?
Ka-boum!
Voici quelques autres mines et obus que j'ai délicatement
déterrés sur des sites Web :
Mines
« Carte d'affaires » (à corriger par
« carte professionnelle »);
« Ci-bas » et « ci-haut »
(à corriger par « ci-dessous » et « ci-dessus »);
« Existant » (à corriger par « actuel »
ou « déjà... »).
Obus
« Âgé entre 28 et 34 ans » (à
corriger par « âgé de 28 à
34 ans »);
« Éligible » (à corriger
par « admissible »);
« À chaque fois » (à corriger
par « chaque fois »).
La prochaine fois que vous rédigerez un texte, au lieu de
laisser des fautes enfouies mais sensibles le miner, allez vous
exercer à déterrer quelques mines à la base
des Chroniques
linguistiques de Marie-Éva de Villers. Vous en reviendrez
avec la meilleure des mines!
Sources : le Multidictionnaire
des difficultés de la langue française de Marie-Éva
de Villers (Québec/Amérique, Montréal, 1995,
1 324 p.), les Chroniques linguistiques
de Marie-Éva de Villers (École des HEC, 8 juin 2000), le
Ramat de la typographie d'Aurel Ramat (Aurel Ramat, éditeur,
Saint-Lambert, 1994, 128 p.), et Robert Cormier de NetGlos
(encore lui!).
Termes
ou expressions relevant du bon usage :
« Gratuiciel » au lieu de freeware;
« Libertel » au lieu de freenet;
« Réseau principal »
au lieu de backbone.
«
Internet » le nom propre 
Le 25 mars 1996
Discussion sur la légitimité de la construction « l'Internet »
(avec l'article élidé). Intervention de Marcel Bergeron
du Vocabulaire d'Internet de l'Office de la langue française.
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